Le « rouleau compresseur judiciaire » camerounais tue un ressortissant français à petit feu

Cela fait 15 ans que Thierry Atangana est détenu arbitrairement dans un sous-sol de l’appareil étatique camerounais. L’homme d’affaires français est accusé de détournement de deniers publics, ce qui n’a jamais pu être prouvé.

Huit mètres carrés. Absence de lumière et de filet d’air. Abondance d’humidité. Toilettes turques devant la cellule, qui refoulent d’odeurs nauséabondes. Lit d’une place sur sol dénivelé, obligeant le captif à changer régulièrement de position, afin de permettre au sang de circuler normalement. Cela fait 15 ans maintenant que Thierry Atangana est détenu arbitrairement dans le sous-sol du secrétariat d’Etat à la Défense. Quinze ans que son procès traîne, est reporté, renvoyé, mis aux oubliettes.

Michel Thierry Atangana est nommé en 1994 par le président de la République camerounais Paul Biya pour mener à bien la réfection d’axes routiers au Cameroun. Il gère un plan de financement de l’ordre de 510 millions d’euros, et travaille en étroite collaboration avec plusieurs entreprises françaises.

En avril 2007, Titus Edzoa pose sa candidature à l’élection présidentielle. Il fut secrétaire général à la présidence puis ministre de la Santé Publique sous Biya. Un adversaire de taille. Moins d’un mois plus tard, Thierry Arangana est arrêté pour « détournement de deniers publics, tentative de détournement et trafic d’influence en co-action ».

Le lien ? Atangana, homme d’affaires « clé », serait en étroite relation avec Edzoa, concurrent du président Paul Biya. Pour le président sortant voulant rester, il aurait fallu nettoyer le chemin vers la présidence. Et donc mettre ces deux individus hors d’état de nuire. Le détournement de fonds a l’avantage de constituer une lutte éthique honorable.

Problème : on n’a jamais pu prouver la véracité des faits reprochés au Français Atangana. Le procès a eu lieu un jour d’octobre 1997, à 4h du matin, au cours duquel il n’a pas été permis à l’accusé de présenter les moyens de sa défense. Verdict : 15 ans de prison. L’enquête est faite a posteriori. Elle dure 12 ans. En 2008, le juge d’instruction Pascal Magnaguemabe prononce une ordonnance de non-lieu sur toutes les charges qui pèsent sur Atangana. Le Parquet fait appel et rend sa décision : isolement pendant 15 ans.

Depuis, un deuxième procès pour les mêmes faits a été intenté contre Atangana, dont les accusateurs sont soit en cavale en Europe, soit ne se sont jamais présentés devant le tribunal. Dernier coup de théâtre : alors que les trois juges devaient annoncer leur décision le 18 juillet dernier, l’un d’eux a été muté à la Chancellerie et a du rejoindre sa nouvelle affectation la veille de l’audience. Audience renvoyée par la présidente du tribunal. Or juridiquement, un seul des trois juges pouvait prononcer la décision puisqu’elle avait été déjà prise. La décision est confisquée : il s’agit d’une atteinte grave aux libertés fondamentales. « Atangana a déjà purgé ses 15 années d’enfermement, sans remise de peine. Il est désormais dans un no man’s land juridique. Il y a délit de justice. Cette situation est irréaliste ! », s’exclame Maître Rémi Barousse, avocat à la cour et président du comité de soutien de Thierry Atangana. Un des avocats de l’accusé témoigne : « C’était un tollé au Cameroun ce 18 juillet. Même les magistrats ont été pris de court. Les avocats ont demandé une remise de cause pour pouvoir se concerter. Ils ne veulent pas tout recommencer à zéro. L’affaire a été remise au 17 août pour connaître leur position».

Pourquoi le gouvernement camerounais s’acharne-t-il sur le Français Atangana ? Plusieurs hypothèses : il aurait commis l’erreur d’être trop proche du candidat Titus Edzoa, et aurait pu faire de l’ombre au président Biya, au vu de sa position stratégique d’homme d’affaires. Deuxième hypothèse : les entreprises françaises qui participaient au projet de réfection des routes et avec lesquelles Atangana travaillait ont une créance envers le gouvernement camerounais, qui s’élèverait à plus de 167 milliards de francs CFA. Serait-ce une raison de la détention arbitraire du Français ?

L’Œil de J. Rémy Ngono
Journaliste camerounais réfugié en France
Ancien résident de la MDJ

« Lorsque le lieutenant-colonel Meka m’arrêté le 5/08/2003,je suis déshabillé par les gendarmes et jeté dans une cellule du SED (Secrétariat d’Etat à la Défense). Rien à voir avec les multiples cellules de commissariat de police où je renouvelais régulièrement mes baux pour les délits de presse. Les cellules du SED communément baptisées « fourgons », se trouvent en plein milieu souterrain avec les accessoires luxueux d’un trou de rat. Je n’y avais passé que 48heures, mais j’en suis sorti avec des lombaires démises, des genoux bloqués, des nerfs sciatiques coincés, des pieds boursoufflés, des cheveux broussailleux comme un hérisson et un visage déconfit tel une sauterelle toute rôtie.

En fait les cellules du SED ont été crées pour torturer les assassins pathologiques et les tacleurs invétérés du régime Biya. Et c’est dans cette espèce de mouroir que le Français Michel Thierry Atangana est séquestré depuis 5555 jours. Je me demande comment ce haut cadre français qui n’a pas tué une mouche, réussit à tenir dans cette cage qui a le décor d’un enfer bon pour les démons.

Michel Thierry Atangana est déjà cuit, des mains décharnées, des yeux flous, un regard vide, un visage sombre comme un masque d’Halloween. Sa santé est comme les vagues d’un océan figé. Il a trop résisté et n’est plus qu’un débris humain. Il est entrain de passer le dernier péage avant la mort. Le SED, ce n’est pas une prison, mais l’Académie des Beaux-arts de la torture. En moins de quarante-huit heures au SED, j’avais l’impression d’avoir été jeté dans un brasier. J’étais écrasé comme un dragon en papier. Et quand je vois que Michel Thierry Atangana est là depuis 15 ans, je ressens un interminable désarroi. Comme le disait Gustave Flaubert: « La manière la plus profonde de sentir quelque chose est d’en souffrir ». »

L’Œil de René Dassié
Journaliste camerounais réfugié en France
Ancien résident de la MDJ

J’ai été chroniqueur judiciaire pour le compte du journal camerounais Le Messager, et j’ai notamment couvert l’affaire opposant Thierry Michel Atangana. Le sort d’une inhumanité indicible qui est réservé à ce citoyen français me révolte car il n’a pas été condamné pour les faits qui lui sont officiellement reprochés.

J’avais personnellement recueilli la confidence d’avocats et de personnalités du sérail camerounais, que la sentence avait été « téléphonée d’en haut » au juge et qu’il s’est juste contenté de la prononcer.

J’accuse Paul Biya, de crime contre l’humanité de Michel Thierry Atangana. Voici plus de quinze ans, qu’il a fait de cet homme son prisonnier personnel, au mépris de toutes les lois en matière de détention y compris celles toujours plus répressives, qu’en potentat tropical il instaure, comme pour punir ses concitoyens de l’avoir reçu comme chef. Cela n’est-il pas une peine capitale à exécution lente, que d’exfiltrer un homme de la prison régulière, pour l’enfermer arbitrairement dans un étroit cachot souterrain à 30 mètres d’un dépôt de carburant dont l’explosion ne lui laisserait aucune chance ? Quelle autre locution peut-on utiliser, en dehors de l’expression « raffinement de cruauté », pour décrire 15 années de vie sans discontinuer, dans cet enfer de 8m², humide et volontairement sous-éclairé, surnommé « fourgon » ou encore « coffre », jadis destiné à briser mentalement le temps d’un bref séjour, les présumés terroristes avant leur interrogatoire ?

J’accuse l’Etat français de complicité passive dans cette entreprise criminelle. Gâchis humain, gâchis financier. Car pour devenir expert-financier, Thierry Atangana a bénéficié d’une formation universitaire coûteuse, financée par la France généreuse. Au Cameroun, il représentait les intérêts de grands groupes hexagonaux. Il s’employait à recouvrer auprès de cette république bannière, dont l’élite politique, incompétente et corrompue, n’a rien d’autre à exposer à la face du monde, que son extraordinaire habileté à détourner et dilapider l’argent public, des millions d’euros de créances d’entreprises françaises. Y-a-t-il meilleure manière d’honorer, de montrer sa reconnaissance à son pays d’adoption? Est-ce parce qu’il est un Africain naturalisé que pendant plus d’une décennie, Paris a montré si peu d’intérêt à la détresse de Thierry Atangana, alors même que dans le cas bien plus récent de Florence Cassez, on n’a pas hésité à risquer l’incident diplomatique ? Ce ministre de Paul Biya occupé à défendre bec et ongle le régime tortionnaire de Yaoundé a-t-il raison de déclamer ici et là à que « le séjour même prolongé d’un morceau de bois dans la rivière ne le transforme pas en crocodile » ? Pourquoi ce deux poids deux mesures ?

J’accuse les organisations de défense des droits de l’Homme de participer par leur inaction, à cette conspiration du silence autour de la situation d’un Français otage de Paul Biya. Pourquoi ont-elles gardé le silence face à la farce judiciaire au cours de laquelle Thierry Michel Atangana a été condamné à 15 ans de prison peu après son arrestation, avant que le Parquet de Yaoundé n’entame l’instruction de l’affaire qui au bout de douze ans s’est conclu par un non-lieu total ?

Pourquoi n’ont-elles pas manifesté pour réclamer sa libération après ce non-lieu prononcé il y a quatre ans par un juge courageux ? Pourquoi n’ont-elles déployé aucune banderole aux endroits appropriés pour sensibiliser les Français sur son cas ? Pourquoi ne voit-on aucune manifestation demandant sa libération maintenant qu’il a survécu à 15 ans de torture et d’humiliation ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Publicités

Commentaires fermés sur Le « rouleau compresseur judiciaire » camerounais tue un ressortissant français à petit feu

Classé dans International, Libertés

Les commentaires sont fermés.