Interview de Mohamed Yahya Ould Ciré

président de l’Association des Haratines de Mauritanie en Europe

Mohamed Yahya Ould Ciré est le président de l’association des Haratines de Mauritanie en Europe. Descendant d’esclave et ancien diplomate mauritanien, Ould Ciré porte la parole des Haratines avec son association qui milite pour une prise de conscience internationale de la condition des Haratines en Mauritanie. Des hommes, des femmes et des enfants esclaves au 21e siècle. Une pratique consacrée par l’Etat et ses « responsables » religieux.

Mohamed Yahya Ould Ciré, vous êtes le président de l’Association des Haratines de Mauritanie en Europe. Qui sont les Haratines ?

MYOC : Le mot Haratine est un terme générique qui désigne à la fois les Affranchis de l’esclavage maure ainsi que les esclaves de la communauté maure. En hassania, Haratine signifie Affranchis, dont le singulier est Hartani (masculin) ou Hartania (féminin).

Dès la formation de la première structure visant à libérer les Haratine en 1974, à l’ENA de Nouakchott, les organisateurs dont j’étais un des membres avaient estimé qu’il ne pouvait y avoir de différence entre les Abid (esclaves) et les Haratines (Affranchis). D’abord parce que les Affranchis ont eux-mêmes connu directement l’esclavage ou par le biais de leurs ascendants. Ensuite, le traitement réservé aux deux groupes est quasiment identique puisque les Affranchis continuent toujours d’être exploités à distance malgré une libération accordée. Enfin, à y regarder de près, l’affranchissement en Mauritanie est assez théorique. C’est une forme de gestion comme une autre de la question de l’esclavage. Les Esclaves soumis et insoumis n’ont pas le même traitement de la part du maître. La confiance du maître est un facteur d’affranchissement. Mais l’exploitation elle-même demeure.

Haratine désigne désormais toutes les victimes de l’esclavage maure en Mauritanie. Cette communauté représente aujourd’hui entre 45 et 55 % de la population mauritanienne, voire plus. Les dernières statistiques effectuées par un organisme français en 1964-1965 attribuaient aux Haratines et aux Abid 45 % de la population. Comparativement aux autres ethnies (Maure, Berbères, Halpulaar, Soninké…) les Haratines constituent le groupe le plus important en Mauritanie, même s’ils restent dominés, asservis, exploités, pauvres, majoritairement analphabètes, avec une conscience politique faible. Les Berbères et les Arabes, détenteurs de cette masse d’asservis, ne souhaitent pas s’en départir, du fait de l’exploitation économique et politique qu’ils exercent sur elle. Les Pulaar et les Soninkés craignent l’arrivée sur la scène politique d’un groupe dont la part du gâteau pourrait les désavantager. Les communautés maure et négro-mauritanienne utilisent des stratégies pour contenir les Haratines et briser leur élan, à défaut de les assimiler.

Les Maures utilisent l’usurpation. Les Haratines sont considérés comme des biens dont il faut user pour satisfaire ses besoins économiques (travail non rémunéré ), politiques (les Maures utilisent les Haratines pour constituer une majorité au nom de laquelle, ils gouvernent le pays. Cette majorité supposée est de 80% alors que les Maures ne font pas la moitié de ce pourcentage).

Les Négro-mauritaniens pratiquent la récupération. Dès qu’une personnalité ou un groupe haratine se fait remarquer, les Négro-mauritaniens font une approche de reconnaissance en vue de savoir la proximité ou l’éloignement par rapport à eux. Ce tiraillement pénalise beaucoup la lutte que mène les Haratines pour leur libération.

Votre association, A.H.M.E., que fait-elle concrètement et quels sont vos objectifs ?

A.H.M.E. (Association des Haratines de Mauritanie en Europe) a été créée le 13 juillet 2001, en France. Elle visait et vise toujours à pallier le manque d’informations relatif à l’esclavage maure dans le monde. L’objectif, aussi et surtout, est la conscientisation des Haratines sur leurs conditions d’asservissement. Notre travail est double : d’une part et sur le front extérieur, mettre la lumière sur les pratiques de l’esclavage maure et d’autre part éveiller les consciences haratines afin d’aboutir à leur libération.

En effet, la situation en 2001 était la suivante : hormis El hor, qui n’existait que par le nom, il y avait sur le front interne SOS-Esclaves qui menait un travail de sensibilisation sur la question de l’esclavage et d’assistance aux victimes de celui-ci. S’agissant de l’extérieur, il y avait de temps en temps un journal, ici et là, qui parlait de l’esclavage maure en Mauritanie. La nécessité d’une information large et continue s’imposait pour donner le maximum d’informations sur la problématique de l’esclavage. C’est la raison principale de la création de A.H.M.E..

Dès le 1er octobre 2001, le premier numéro du Cri du Hartani est né, tantôt trimestriel, tantôt semestriel… L’idée était que les Haratines puissent posséder un organe dédié uniquement à la question principale qu’ils vivent, à savoir la servitude. Les tentatives dans ce sens en Mauritanie ont été vouées à l’échec. Aucun hartani ou groupe de Haratines n’a créé un organe de presse ou un moyen d’information qui a pu survivre avant nous.

Le 20 mai 2004, le site www.haratine.com a été conçu. Il est aujourd’hui l’unique site spécialisé sur la question de l’esclavage maure et dont se servent les étudiants, les chercheurs, les centres d’études, les instituts de recherche, les universités…

A cela, il faut ajouter le forum de A.H.M.E. (haratine@yahoogroupes.fr). Celui-ci est géré par Henoune ould Oumar, dit Diko, secrétaire général de notre association. Constant dans ses convictions, c’est un militant tenace, anti-esclavagiste et anti-raciste. A.H.M.E. a donné la parole, par le biais de notre site, à plusieurs haratines. Notre site, notre journal et notre forum constituent une lecture pour beaucoup de Haratines. L’objectif fondamental est l’abolition de l’esclavage en Mauritanie, son éradication totale qui ne peut se réaliser sans l’émancipation des victimes de l’esclavage et l’égalité entre les citoyens de Mauritanie.

A.H.M.E. mène également un travail de sensibilisation auprès des associations européennes et du monde, à l’adresse des élus (députés, sénateurs, maires… ). Certains élus en France acceptent de poser des questions écrites au gouvernement par le biais du Journal Officiel Français, adressées au Ministre des Affaires Étrangères. A.H.M.E. tient un stand annuellement depuis 2004 à la Fête de l’Humanité pour faire signer des pétitions et sensibiliser le grand public (distribuer le Journal Le Cri du Hartani, nos prospectus et aussi la thèse dont le titre est « L’abolition de l’esclavage et les difficultés de son application » soutenue par Mohamed Yahya Ould Ciré en 2006 à Paris II, ndlr). A.H.M.E. participe chaque année à la fête des Associations de Clichy-sous-bois et à plusieurs manifestations à Paris et dans la banlieue parisienne. Nous sommes invités comme intervenants dans plusieurs conférences en France et à l’étranger. Aussi, A.H.M.E. participe à d’autres conférences où elle profite de la circonstance pour distribuer des tracts et des journaux.

Vous vivez en France depuis quelques années, l’opinion publique française est-elle sensible à votre lutte ?

Le peuple français est assez politisé. La Révolution française de 1789 a produit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. La rupture avec l’ancien système aristocratique et l’acquisition de nouveaux droits ont fait de la France le pays des Droits de l’Homme. Rappelons les autres révolutions qui ont suivies : 1830, 1848, 1968. Citons aussi les guerres successives que sont 1914-1918, 1939-1945. Paraphrasons le Général De Gaulle qui disait que toute guerre constitue une révolution. Le peuple français est devenu de part son histoire, sensible aux injustices. La France a une tradition d’accueil aux réfugiés, aux étrangers, etc.

Par son passé colonial, la Mauritanie est connue par beaucoup de Français. Cet espace francophone intéresse les Français par sa relation culturelle, économique. Le fait de parler le français contribue aussi à faciliter la transmission de notre message portant sur l’esclavage en Mauritanie.

J’ai fait un séjour en France de 1980 à 1992 où j’étais diplomate. Je n’avais pas connu le peuple français sous cet aspect. Mon second séjour où je suis devenu réfugié en 1998 m’a permis de découvrir un autre aspect du peuple français qui se caractérise par un humanisme et une disponibilité à l’égard des demandeurs d’asile. L’engagement dans la vie associative des jeunes, des adultes et des seniors est impressionnant. On ne peut ne pas se demander d’où vient cette force d’engagement, qu’est ce qui la motive ? La réponse est simplement l’idée qu’on se fait de l’Homme, de tous les hommes. On voit tout ce monde s’affairer pour satisfaire les besoins de ces personnes venues de tous les horizons… Il y a ceux qui s’occupent des soins, de la nourriture, des logements, mais aussi ceux qui vous aident à faire passer votre message, à vous faire entendre par le biais d’autres associations ou de la presse. Nous pouvons citer le Secours Populaire, le Secours Catholique, Restos du cœur, le CASP…

Les Maures ont une expression qui me vient souvent à l’esprit : «Neçawni vehli » (ils m’ont fait oublier mes parents). Cette expression est utilisée lorsqu’au cours d’un voyage ou d’une autre circonstance, une personne généreuse et hospitalière vous reçoit avec égard.

Une critique peut être adressée à l’adresse de la France officielle. Elle avait accepté les pratiques esclavagistes du fait des Maures sous l’administration coloniale. De 1904 à 1946, elle a soustrait les Haratines à l’enseignement en complicité avec la féodalité maure. En 1960, date de l’indépendance de la Mauritanie, les Haratines ont été abandonnés dans l’esclavage par la France. La responsabilité de la France demeure entière dans le drame que vivent les Haratines aujourd’hui en Mauritanie. A ce titre, la France doit réparer ces manquements passés en exerçant sur les autorités mauritaniennes de fortes pressions afin qu’elles suppriment réellement l’esclavage. De même la France doit orienter son aide bilatérale et celle de l’Union Européenne vers la création des écoles, des collèges et des lycées dans les Adwabas et les campements haratines afin que l’instruction se répande dans cette couche défavorisée. Il y a aussi le création des projets économiques dans le domaine de l’agriculture, de l’élevage, etc.

Un groupe d’amitié France-Mauritanie existe. Il rassemble les personnalités telles que Pierre Messmer, Charles Pasqua, Michel Rocard, Claude Guéant, etc. Il serait souhaitable que ce groupe joue son rôle dans le sens de l’abolition de l’esclavage. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

La question mauritanienne avec toute sa gravité est très mal connue à l’échelle internationale, en France en particulier. D’où une certaine indifférence… Pourquoi selon vous ?

La question mauritanienne est mal connue dans le monde mais pas en France. Le peuple français est l’un des peuples qui connait le mieux la Mauritanie. D’abord, quand on cherche des écrits sur la Mauritanie, on en trouve plus à Paris, à Nantes qu’à Nouakchott. Ensuite, il y a beaucoup de spécialistes français sur les problèmes en Mauritanie. Enfin, le passé colonial de la France en Mauritanie a conduit au fait que beaucoup de Français ont servi en Mauritanie avant la décolonisation et après celle-ci.

Une autre raison peut être évoquée. Le peuple français est sollicité par les crises en fonction des problèmes qui existent ici et là dans le monde. Il est difficile de se concentrer sur une seule crise. Souvent, on trouve des associations en France créées pour tel ou tel problème. A titre d’exemple, citons Urgence Darfour, Soudan. Les groupes d’amitié qui lient la France à d’autres pays sont nombreux. Malheureusement, il faut toujours une grande crise pour mobiliser la presse, le public. Cela a été le cas en 1989 dans le conflit sénégalo-mauritanien où la cohabitation entre les communautés en Mauritanie a trouvé une large place. C’est ainsi qu’Yves Montand s’est engagé sur la question raciale en Mauritanie et l’intéressé est décédé le 9 novembre 1991 peu avant une grande soirée qu’il avait voulue organiser à ce sujet.

Un peuple est difficile à mobiliser sur ses propres problèmes à plus forte raison sur ceux qui lui sont extérieurs. Mais la question de l’esclavage et du racisme en Mauritanie relève surtout des Mauritaniens eux-mêmes. S’il y a des insuffisances, il faut les chercher de ce côté. Les opposants à l’esclavage et au racisme et à la politique suivie en Mauritanie sont très divisés. Les Maures ne dénoncent quasiment jamais l’esclavage et le racisme. Ils ont sur cet aspect un discours positif face aux étrangers. Aussi, pour se défendre, ils mettent en avant la question de l’esclavage chez les Négro-mauritaniens (Pulaar, Soninkés et Wolofs). L’esclavage existe bien dans cette communauté. Mais cela ne peut justifier le mutisme sur l’esclavage maure qui touche beaucoup plus de personnes et qui est plus dense dans sa forme d’exploitation. Ajoutons les sévices physiques qui accompagnent l’esclavage maure et qui sont très répandus.

Les Négro-mauritaniens évoquent le racisme et taisent l’esclavage qui affecte les Haratines et une partie de leur communauté. Leurs critiques visent le racisme d’État et le racisme dans le monde arabe. Les Haratines, quant à eux, ne parlent que de l’esclavage maure dont ils sont victimes. Ils sont très peu nombreux en Europe et dans le monde parce qu’ils ne sont pas libres de leurs mouvements. L’État mauritanien et la féodalité maure contrôlent leurs allées et venues. Très peu de Haratines et d’esclaves échappent à cette réalité. La diversité du discours brouille le message et ne permet pas aux étrangers de comprendre la complexité de la situation mauritanienne.

Nous avons pu vérifier cette ambiguïté à la fête de l’Humanité qui se déroule annuellement dans la région parisienne. En effet, A.H.M.E. (Association des Haratines de Mauritanie en Europe) et les FLAM (Forces de Libération Africaines de Mauritanie) y tiennent un stand. Au niveau du stand de A.H.M.E., chaque année des signataires de nos pétitions de dénonciation de l’esclavage nous font les remarques suivantes : qu’est-ce qui vous différencie de l’autre stand que nous avons visité qui est celui des FLAM ? Ces derniers ne parlent pas de l’esclavage mais plutôt du racisme. Nous sommes obligés de leur expliquer la configuration humaine en Mauritanie où chaque communauté se préoccupe de ses propres problèmes. Certains nous disent pourquoi ne pas unifier le combat ? Nous ne critiquons pas les FLAM parce qu’ils font exactement ce que nous faisons. Mais pour une question d’efficacité et de lisibilité, il est préférable que le discours tienne compte de toutes les réalités. A quand l’unité des victimes de l’esclavage et du racisme ?

Les intellectuels maures taisent l’esclavage ainsi que les érudits, les savants musulmans. La société civile mauritanienne suit la division ethnique ou groupale. Chacun défend son périmètre sans se préoccuper du vivre ensemble au niveau national.

Vous êtes un ancien diplomate mauritanien qui a servi son pays pendant de longues années et vous connaissez l’appareil de l’État mauritanien. Pouvez-vous nous parler de votre carrière et des éléments qui font que les Haratines sont encore en 2012 un peuple marginalisé et esclave pour une bonne partie ?

J’ai eu le Bac en Lettres modernes en 1974 à Nouakchott. J’ai fait l’ENA (Ecole Nationale d’Administration de Nouakchott) de 1974 à 1976. J’ai eu une bourse de l’Etat français dès 1958 (ma première année de l’école primaire). Cette bourse m’a été accordée jusqu’au Bac. Je n’aurais jamais pu continuer mes études sans cette aide de l’Etat. Cette situation était possible sous la colonisation française et la première décennie de l’indépendance en Mauritanie. Depuis que les Maures se sont emparés du pouvoir politique, le système des bourses a été supprimé. D’où des difficultés énormes pour l’enseignement des Haratines.

J’ai intégré le Ministère des Affaires Étrangères de Mauritanie le 14 juillet 1976. J’y ai travaillé trois ans à l’Administration centrale, avant d’être affecté en 1979 à l’Ambassade de Mauritanie à Kinshasa (Zaïre) comme 2ème Conseiller. D’octobre 1980 à fin 1986, j’ai été 2ème conseiller à l’ambassade de Mauritanie à Paris. Puis de 1986 à 1992, Consul première classe au Consulat général de Mauritanie à Paris et de 1992 à 1998, Consul général de Mauritanie en Guinée-Bissau. Dans cette dernière mission diplomatique que j’ai exercée, j’ai été rattrapé par la question de l’esclavage. En effet, il y a une communauté maure en Guinée-Bissau qui à l’image de la Mauritanie pratique l’esclavage. De bonne foi, j’ai appliqué l’ordonnance du 9 novembre 1981 abolissant l’esclavage, à certains cas qui m’ont été soumis. A partir de ce moment, mes problèmes avec l’État ont commencé.

Pourquoi les Haratines sont-ils encore victimes de l’esclavage maure ? Premièrement, l’esclavage s’accompagne en Mauritanie du maintien de ses victimes dans l’ignorance. Les Esclaves (Abid) et les Affranchis (Haratines) sont, à quelques exceptions près, tous ignorants. Ceci n’est pas du fait du hasard. Leurs maîtres ne leur apprennent ni le Coran, ni la Charia (lois islamiques). Bien sûr, le Coran reconnaît et légalise l’esclavage. Mais l’instruction aurait permis une ouverture d’esprit et de toutes les possibilités qui s’offrent aux esclaves pour sortir de la servitude. A la place du Coran et de la Charia, les maîtres enseignent la soumission des esclaves et lient le paradis promis aux esclaves au respect des maîtres. Ainsi, la formule : « le paradis de l’esclave est sous le pied de son maître ». Il y a toute une idéologie basée sur des dictons, des proverbes, de la poésie maure, les louanges du prophète Mohamed, qui justifie l’esclavage et constitue la consommation des esclaves et des Haratines. Ainsi, il existe beaucoup de victimes de l’esclavage qui rejettent toute libération qui ne serait pas consentie par le maître.

Deuxièmement, la société maure repose essentiellement sur l’exploitation des esclaves. Les Maures, dans leur majorité, n’aiment pas les travaux pénibles. Ils les trouvent dévalorisants. Ils n’acceptent pas de s’y adonner facilement. L’économie traditionnelle repose sur l’agriculture (travaux effectués par les Haratines) et l’élevage (gardiennage et abreuvage des animaux ainsi que l’entretien des puits sont du ressort des esclaves et des Haratines). Aussi, dans les villes les maures utilisent leurs esclaves pour les travaux domestiques. Il y a aussi l’esclavage administratif (exploitation des esclaves dans l’administration publique par leurs maîtres ou anciens maîtres). Tant que les esclaves et les affranchis peuvent être soumis et exploités, les Maures n’abandonneront pas cette main-d’œuvre servile qui les enrichit et leur permet de se reposer. Rappelons que les esclaves ne sont pas payés et les Affranchis ne coûtent rien en nourriture, en habillement et en soin et rapportent aux anciens maîtres de l’argent, des céréales… et au besoin peuvent être sollicités pour travailler comme des esclaves.

Troisièmement, les Haratines constituent un enjeu politique dans la mesure où leur intégration à la communauté arabe permet de revendiquer une majorité au nom de laquelle les Maures gouvernent le pays. Pour maintenir cet équilibre, l’État mauritanien fera tout pour sauvegarder l’esclavage et retarder une prise de conscience possible. C’est pourquoi, entre autres, l’État refuse d’ouvrir des écoles dans les Adwaba insoumis (villages haratines). Dans les Adwaba soumis, les autorités ouvrent des écoles et y envoient les fils des maîtres ou anciens maîtres pour saboter l’enseignement des intéressés. Aussi, le pouvoir bloque les Haratines afin qu’ils n’obtiennent pas le Baccalauréat et accorde très peu de bourses d’études supérieures à ces derniers. Au niveau de l’armée, la même stratégie est entreprise. Les Haratines ne peuvent et ne doivent pas dépasser le grade de capitaine. La situation est verrouillée dans le but d’empêcher toutes évolutions positives.

Le manque de volonté politique de l’État, à la fois pour appliquer les textes abolissant l’esclavage et d’assister les Haratines afin de sortir de leur pauvreté et de l’ignorance constitue un facteur déterminant.

Quatrièmement, les activistes anti-esclavagistes haratines sont peu nombreux. Ils ne sont pas aidés par les intellectuels maures et négro-mauritaniens. La société civile (maure et négro-mauritanienne) ne leur vient pas en aide. Au contraire, les uns et les autres essayent de les récupérer compte tenu de l’enjeu démographique.

On a l’impression que les Mauritaniens sont incapables de s’organiser de manière efficace pour lutter contre le racisme, l’esclavage, pour trouver une solution concrète au passif humanitaire. Nous observons plusieurs organisations à l’extérieur du pays qui en général représentent chacune une communauté précise. Cette configuration ne complique-t-elle pas vos objectifs, qui sont toutes les mêmes ?

La réponse à cette question se trouve en partie dans la réponse précédente. Les Maures n’imaginent pas que le pouvoir politique, économique, juridique, etc puisse être partagé d’une manière équitable avec la communauté négro-mauritanienne et encore moins avec la communauté haratine. Cela suppose des concessions importantes qu’ils sont incapables de faire pour le moment. Pendant longtemps, les Noirs de la région ont constitué des foyers où les Maures puisaient leurs esclaves. L’idée que les habitants de ces foyers, anciennement fournisseurs d’esclaves, soient leurs égaux, demeure inacceptable y compris par les intellectuels maures. La seule issue qui reste est la domination qui a prévalue et qui doit prévaloir. Pour la pérenniser, les Haratines sont maintenus dans l’ignorance. On instrumentalise l’Islam pour justifier l’esclavage et le rendre inattaquable parce que le Coran est sacré : Sourate XVI, verset 71: « Dieu a favorisé certains d’entre vous, plus que d’autres, dans la répartition de ses dons ». Que ceux qui ont été favorisés ne reversent pas ce qui leur a été accordé à leurs esclaves au point que ceux-ci deviennent leurs égaux. Nieront-ils les bienfaits de Dieu ?

L’État mauritanien divise les Haratines entre « extrémistes et fréquentables ». Les premiers sont combattus sournoisement, les seconds sont achetés par des petits postes. En contrepartie, ils contribuent à la chasse de leurs frères « extrémistes ». Face aux Négro-mauritaniens, le pouvoir en Mauritanie utilise la carotte et le bâton pour briser leur unité et maîtriser la situation. Les Négro-mauritaniens, pour lutter contre l’État maure, utilise la même stratégie que les Maures. Ils taisent leurs propres divisions alors que le système statutaire existe bien chez eux. Ils sont dans une forme de récupération des Haratines, non pas pour les aider à se libérer, mais à rejoindre le combat tel qu’il a été et reste conçu par eux.

Pour transcender cette situation, deux solutions sont possibles : d’abord, une prise de conscience des forces aujourd’hui en lutte pour parvenir à l’unité du combat. Depuis peu, il existe une ébauche d’unité entre Haratines et Négro-mauritanien mais qui reste très faible et non coordonnée. Deuxièmement, une unité de victimes de l’esclavage maure et de l’esclavage négro-mauritanien, mais aussi, de toutes les victimes du système des castes chez les Maures et les Négro-mauritaniens. Exceptés les Haratines, les autres victimes du système des castes restent murées dans le silence. Aucune de ces solutions n’est facile à réaliser. Elles sont toutes semées d’embûches.

En 2006 vous avez soutenu une thèse en sciences politiques à Paris II intitulée : « l’abolition de l’esclavage en Mauritanie et les difficultés de son application ». Est ce que ces difficultés persistent encore ?

Cette thèse pour moi est une thèse de combat. En effet, très peu d’écrits existent sur l’esclavage maure faits par les victimes elles-mêmes. Quatre courageux étudiants haratines dont trois de l’université de Nouakchott et un à l’université de Dakar ont pu produire des mémoires de maîtrise : Keihil Ould Mohamed El Abd, R’chid Ould Mohamed, Ould Yero Diop et Mohamed Lemine ould Ahmed (mémoire soutenu à l’université de Dakar en 1983). Dans cette thèse, j’ai voulu parler d’un système que je connais bien, tant du côté des victimes que de celui des bénéficiaires de l’esclavage. J’ai compris dans mon séjour en Guinée-Bissau, que j’ai évoqué précédemment, l’enjeu de cette question pour l’État mauritanien et aussi un des aspects importants du blocage joué par le pouvoir politique lui-même. Pendant longtemps nous avons cru à tort que l’esclavage n’était que l’affaire de la féodalité maure. Mais en voyant de l’intérieur comment l’État empêche l’application des textes juridiques relatifs à l’esclavage, on ne peut que prendre conscience ou être complice. C’est pourquoi, je m’étais fixé comme objectif de faire cette thèse. Rappelons que la thèse a été publiée en 2008 par l’ANRT (Atelier National de Reproduction des Thèses), institution française. Les écrits sont aussi une forme de combat qu’il convient de mener.

Dans les faits, rien n’a changé en Mauritanie. La féodalité maure continue à pratiquer l’esclavage à grande échelle. L’État persiste à soutenir les esclavagistes pour les raisons susmentionnées. Une prise de conscience d’une forte minorité ou d’une majorité de haratines est un facteur déterminant. Or, nous sommes loin du compte. Une solidarité nationale autour de la question de l’esclavage et du racisme, abstraction faite des appartenances ethniques, pourrait aussi être un facteur d’accélération de la déconstruction du système esclavagiste et raciste. Il en a été ainsi aux États-Unis d’Amérique et en Afrique du Sud où les progressistes blancs ont rejoint le combat contre le racisme dans le premier cas et contre l’apartheid dans le second cas.

Quels sont vos rapports avec les autorités mauritaniennes ?

J’ai eu un parcours scolaire qui m’a permis d’intégrer la fonction publique en Mauritanie. Mon chemin vers les Affaires Étrangères n’est pas le fruit du népotisme. J’avais aussi de part ma formation et ma culture générale, une haute idée de l’administration et de l’État qui sont pour moi impartiaux. J’ai vécu dans cette idée pendant un certain temps et j’avais confiance dans la haute administration pensant que certaines choses peuvent être étouffées au bas de l’échelle mais pas au sommet. C’était une erreur. En fait, la base est très souvent le reflet du sommet.

Deux ans avant mon départ du Consulat de Mauritanie en Guinée-Bissau, j’étais l’objet d’un embargo dans la mesure où les Ambassadeurs directeurs et le Secrétaire Général de mon ministère de tutelle refusaient de me prendre au téléphone. Mes demandes au niveau de l’administration centrale étaient systématiquement ignorées, mes congés administratifs refusés. Pourquoi ? Parce que j’ai réglé quelques cas relatifs à l’esclavage, au bénéfice des victimes qui se trouvaient dans ma circonscription circulaire. Les conseils m’ont été donnés de revenir sur ces décisions. J’ai refusé.

Aussi, Mohamed Ould Mohamed Ali, ancien consul général à Dakar avait insisté pour que je permette à Ahmedou Ould Saleck (membre de la tribu Idaouali), ancien comptable du Consulat que je gérais, de financer la construction d’une maison avant sa retraite qui était plus au moins proche. Il s’agissait d’une invitation aux détournements des fonds publics. J’avais répondu négativement et je lui ai proposé de le prendre comme comptable afin de l’aider lui-même. Je ne pouvais faire ce que les textes administratifs ne me permettaient pas. C’est ainsi que le réseau des Smassid et des Idaouali s’est mis au travail en vue de mon départ du Consulat que je dirigeais. Les Maures se servent de l’État pour s’enrichir et tous les moyens dans ce sens sont acceptables.

Trois personnes se sont réunies au Ministère des Affaires Étrangères le 15 mars 1996 : Mohamed ould Mohamed Ali, Isselmou ould Mounir (ambassadeur de Mauritanie en Irak ) et Abderrahim ould Hadrami (ambassadeur directeur au Ministère des Affaires Étrangères. Le premier est membre de la tribu Smassid et les deux autres membres de la tribu Idaouali. L’autorisation a été donnée à Ahmedou ould Saleck de détourner l’argent malgré mon opposition. Il sera couvert par les trois personnalités. Suite à ce soutien, Ahmedou Ould Saleck va détourner plusieurs millions d’ouguiya ( 1€ vaut 300 ouguiyas environ ). J’ai signalé les faits à mon ministère de tutelle. Ahmedou ould Saleck a été arrêté et mis en prison. La tribu Idaouali est intervenu auprès de Maaouya Ould Taya (ancien chef de l’État) par le biais de son frère, Ahmed ould Taya.

En 1997, l’embargo s’est étendu à la présidence. En effet, la présidence a été elle aussi influencée par le Ministère des Affaires Étrangères et la tribu Idaouali. Finalement, j’ai été relevé de mes fonctions et rappelé au Ministère des Affaires Étrangères. Face à cette situation peu claire dans laquelle interviennent les tribus et où le tribalisme domine l’État, j’ai agi par l’intermédiaire d’autres pour savoir de quoi il s’agit. Il m’a été confirmé que mon sort était la prison. C’est devenu classique. Dès qu’un hartani désobéit aux ordres des Maures au sein de l’administration publique ou en dehors de celle-ci, il est systématiquement accusé de détournements de deniers publics et emprisonné. Cela a été le cas de Sidi Fall, ingénieur agronome ( 5 ans de prison). Lors de son jugement, il a bénéficié d’un non-lieu, trois fois confirmé par des juges. Avant de l’envoyer en prison, il a été humilié dans sa propre ville, à Rosso. En effet, il a été mis dans une voiture torse nu et exposé dans les rues.

C’est le cas aujourd’hui de Ahmed ould Khattri qui croupit en prison sans jugement. J’ai été instruit par les pratiques de l’État mauritanien à l’adresse des Haratines. C’est pourquoi, j’ai refusé de revenir aux Affaires Étrangères et j’ai demandé le droit d’asile en France en 1998. Si en plein service pour un État, la personne est mise en quarantaine, je ne vois pas comment elle pourrait ne pas l’être quand elle s’adonne aux critiques d’un système en mettant en lumière l’hypocrisie et le non dit. Cette hypocrisie consiste à adopter une ordonnance supprimant l’esclavage alors que les pratiques liées à ce système continuent. L’hypocrisie est d’avoir un discours à l’égard de l’occident et de l’étranger et un discours à l’adresse de la féodalité maure notamment. L’hypocrisie réside dans une réponse partielle aux militants anti-esclavagistes en adoptant une ordonnance d’abolition de l’esclavage alors que les fonctionnaires de l’État chargés d’appliquer les textes reçoivent les instructions non-écrites pour ne pas les mettre en œuvre.

L’hypocrisie aussi se trouve dans le comportement de certains cadres haratines, qui une fois nommés (nomination faite sur le dos de la masse haratine), se détournent de la question de l’esclavage et acceptent de fermer les yeux sur les pratiques existantes. Ces attitudes permettent aux Maures de gérer tranquillement la contestation haratine.

Un autre aspect en Mauritanie est à souligner. De nombreux cadres maures et surtout de hauts responsables ne croient pas aux droits et aux valeurs occidentales qu’ils apprennent dans les écoles, les universités, etc. Il en est ainsi de la construction d’un État où le respect d’un certain nombre de règles est nécessaire. La question est comment peut-on apprendre des règles de droit administratif, droit constitutionnel, droit civil, droit international… et les ignorer quant à leur application dans la conduite de l’État ? Pour répondre à votre question, nous n’avons aucun rapport avec les autorités mauritaniennes depuis janvier 1998.

Propos recueillis par A.T

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