Sénégal : l’alternance était-elle inévitable ?

Après une campagne meurtrière, au premier tour, la présidentielle sénégalaise vient de s’achever sans anicroche. Avec la victoire de l’opposant Macky Sall. Quelle en est l’explication ? Au-delà, est-ce un signe des temps pour l’Afrique ?

La décennie 1960 – amorce des indépendances africaines – est infernale. Coups d’Etat injustifiés, massacres forts et velléités de partition ponctuent la vie du continent. Avec pour résultat, l’éclosion des dictatures. En 1981, alors que la tendance est de s’accrocher au pouvoir, le Sénégalais Sédar Senghor choisit, à la surprise générale, de s’en aller.

L’Afrique recevait ses premières lettres de noblesse. La passation de flambeau entre Abdou Diouf, successeur de Senghor, et Abdoulaye Wade, vainqueur des élections en 2000, s’effectue à travers un fair-play incontestable. Et, la réélection apaisée de Wade, en 2007, confirmait le Sénégal dans son statut enviable de l’une des vitrines de la politique africaine.

Puis, brouillard à l’horizon. Deux ans après, en 2009, le charme du « Sopi », changement en wolof, slogan à la base de la victoire de l’ancien opposant, s’effrite. En cause : dérive autocratique et gestion délicate de l’économie. Tout va alors chavirer, en juin 2011, quand le président, âgé de 85 ans, et usé par le pouvoir de 12 ans, prendra la décision de reformer la constitution, en vue de briguer un troisième mandat.

Si des manifestations contre cette option ont poussé jusqu’au désordre meurtrier, elles auront surtout contribué à la prise de conscience, par les Sénégalais, du chemin glissant sur lequel ils voulaient s’engager. Ils ont vite compris que seule la voie des urnes était à privilégier. D’où l’explication du calme qui a accompagné le premier tour de la présidentielle. Ce moment de repli aura également donné lieu à la délibération entre « vote émotionnel » et « vote utile » ; autrement dit, le choix entre le « connu », jugé négatif, incarné par le président en exercice, et l’« inconnu », peut-être…porteur, représenté par son challenger.

Dès lors, la dynamique de victoire, pour l’opposition, était en route.

La deuxième explication tient à la notion de « tradition démocratique sénégalaise ». Celle-ci existe, en terme de « force citoyenne », puisqu’elle est là à se tisser et à agir depuis près d’un demi siècle. C’est cette force – non le nombre des observateurs – qui a empêché le régime en place de pratiquer la fraude électorale. Et conjuré, par conséquent, le danger d’une situation postélectorale chaotique. L’absence de celle-ci est, souvent, l’une des causes de tricherie électorale, en Afrique.

La décision des califes, chefs de confréries, de se mettre en retrait du jeu électoral, est à prendre en compte. Sorte de « grands électeurs », ils étaient véritablement des faiseurs de rois, comme l’indique Le Monde : « Grâce à la consigne de vote donnée par Cheikh Bamba, calife des mourides, Abdou Diouf fut réélu, en 1986, avec 73 % des voix. Au lendemain de sa victoire de 2000, Wade avait couru se prosterner aux pieds du calife de l’époque, Cheikh Saliou Mbacké » (1).

Est également significative la notion d’unité, fût-elle de circonstance, mise en ouvre par tous les partis politiques d’opposition pour vaincre le président sortant.

Tel est le socle sur lequel se hisse la victoire que savourent en ce moment Macky Sall, le nouveau président du Sénégal, et toute l’opposition réunie. Cette victoire est surtout le symbole de changement, inéluctable, d’époque, de générations et de situations. Ce phénomène n’est pas à isoler ; il va faire tache d’huile, en Afrique. C’est le frémissement d’une nouvelle saison : celle de maturité politique.

Le président sortant ne s’était pas fait prier pour le comprendre. Comme son prédécesseur, Abdou Diouf, en 2000, il a félicité son tombeur. Un galon supplémentaire pour le Sénégal !

Jean-Jules Lema Landu

Journaliste congolais, réfugié en France

(1) Le Monde, 24 février, 2012
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