Sénégal : Wade a-t-il deçu l’Afrique ?

Opposant historique, le président sénégalais, Abdoulaye Wade, semblait, hier, un ardent défenseur de la démocratie. Aujourd’hui, après avoir goûté aux délices du pouvoir, il montre une autre face. Il veut rempiler pour un troisième mandat que lui interdit la Constitution. Le peuple s’y oppose. Depuis, le climat sociopolitique est malsain.

C’est en 2 000, par les urnes, que Wade arrache la présidence à Abdou Diouf, successeur de Léopold Sédar Senghor, après 40 ans de règne du Parti socialiste, fondé par ce dernier, en 1958. Et 26 ans de lutte acharnée pour l’instauration du multipartisme, en 1974. Comprenant un séjour en prison et l’exil, en France.

Aussi la substance de sa campagne, à travers le PDS (Parti démocratique sénégalais), avait-elle reposé sur le concept d’alternance. Avec pour slogan « Sopi », mot wolof qui veut dire changement. La formule a fait mouche parmi les jeunes.

Dans l’environnement d’une Afrique, en général, mal gouvernée, la perspective d’alternance au Sénégal a eu un écho enthousiaste dans les pays francophones. Du fait de la stature de Senghor,  qui a fait du Sénégal une des vitrines politiques de l’Afrique, mais aussi à cause de la personnalité de Wade, qui semblait incarner la race des grands hommes d’Etat.

C’est sur ce socle que Wade et ses alliés auront fondé leur éclatante victoire. Tant en 2000 qu’en 2007. L’Afrique francophone, surtout, exulta, car à ses yeux, cette victoire représentait le triomphe de la démocratie, distillée « en gouttelettes » par l’ancien régime, pensait-on. Victoire aussi du panafricanisme, le nouveau président ayant souvent proclamé la nécessité d’une Afrique unie.

Figure d’autocrate

Quel en est le bilan, aujourd’hui, à la  veille de la fin de son second mandat, en 2012, soit  après 14 ans d’exercice ?

Tous les analystes s’accordent à reconnaître en l’homme « une certaine idée  » qu’il a du Sénégal et de l’Afrique. A ce titre, on cite volontiers le nombre des chantiers qu’il a initiés et dont certains sont en cours d’exécution. On cite aussi, à son actif, sa vision sur la promotion de la femme pour avoir nommé au poste de Premier ministre une femme, dans un pays à dominante musulmane.

Sur le plan africain, on épingle sa contribution à la création de l’Unité Africaine (UA). Et, surtout, celle qui a abouti à la mise en place du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Wade, c’est également un médiateur infatigable dans des conflits qui déchirent le continent.

L’autre face n’est pas aussi élogieuse. La démocratie, comment l’a-t-il gérée ? Mal. Du fait qu’il n’accepte pas la critique. Or, selon Giscard d’Estaing, « la démocratie pluraliste est, par nature, dialectique »1. C’est-à-dire, intégrant, entre autres, la présence de l’opposition et de la critique qu’elle exerce. De ce fait, Wade n’affiche pas moins une figure d’autocrate. Qu’il renforce, par ailleurs, quand il s’évertue de modifier la Constitution pour pouvoir se représenter à la présidentielle de 2012.

« Ecce homo », voici donc l’homme. Hier, habillé en démocrate, aujourd’hui, affublé en autocrate confirmé…qui tente même une dévolution (attribution) monarchique du pouvoir en faveur de son fils, Karim. Et qui, à 85 ans, dit « avoir encore du temps devant lui, puisque son père a vécu jusqu’à 105 ans et sa grand-mère jusqu’à 120 ans »2. L’Afrique doit-elle encore jubiler, devant de tels écarts, comme lors de son élection en 2000 ?

Jean-Jules Lema Landun

(1) Valéry Giscard d’Estaing, Démocratie française, Paris, Fayard, 1976.

(2) Cf. Jeune Afrique, n° 2625, du 1er au 7 mai, 2011

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