Afrique : la dictature démocratique

Si l’intervention militaire française, en Côte d’Ivoire, heurte et ameute une partie de l’opinion africaine, elle a également permis de comprendre, partiellement, pourquoi l’Afrique constitue un terreau de la dictature.

En faisant la part belle aux jugements de valeur au détriment des arguments factuels, les réactions qui ont fusé de partout, relayées par la presse africaine, soulèvent un coin du voile sur cette question.

En France, au sein de la communauté africaine, les avis ne sont pas loin de ceux exprimés sur le continent. Comme en Afrique, c’est l’émotion et l’imaginaire qui l’emportent sur les faits tangibles. A l’instar de Sékou Touré qui, en 1958, a osé dire un « non » retentissant au Général de Gaulle, Gbagbo, par ses prises de positions musclées face à l’ancien maître, a séduit la plupart des Africains. Et pas seulement la rue, comme on l’affirme, à tort.

Une frange d’intellectuels approuve la thèse de la violence verbale. La formule, faute de réplique par la canonnière, assouvirait la soif de vengeance de tous.

Par ces temps de la disette généralisée en Afrique, dont l’origine serait l’Occident, selon certains, une telle attitude adoptée par un dirigeant est vite associée à l’image charismatique d’un Ben Bella, d’un N’Krumah ou d’un Lumumba. En fait, Gbagbo ou Kagame, le Président du Rwanda, qui a eu aussi l’outrecuidance de tacler Paris, sont considérés comme des héros.

C’est là le côté nationaliste qui, à certains égards, trouve toute sa légitimité. Penser, aujourd’hui, qu’un certain néocolonialisme, sournois, existe et continue de se faufiler dans les coulisses des relations « Occident-Afrique », n’est pas une simple vue de l’esprit. Mais arrêter le regard net sur cette unique cause, c’est oublier l’existence de l’avers, la face principale de la médaille.

Entre sécurité et peur

A lire les médias africains, au lendemain de l’intervention militaire française en Côte d’Ivoire, on a eu l’impression que le drame ivoirien plongeait ses racines à l’Elysée, à Paris. A-t-on vite oublié le concept raciste, honteux et explosif, d’« ivoirité », inventé par les Ivoiriens eux-mêmes, que le théâtre qui vient de se jouer n’en constitue qu’un aboutissement logique ? A-t-on oublié que, cinq ans durant, par le fait de reporter les échéances électorales, Gbagbo s’outillait pour tout braver, s’il advenait qu’il ne soit pas élu?

La liste des questions est encore longue. Mais au vu de la tempête d’indignations qu’a soulevée l’intervention militaire française, voici la question cruciale : posée en deux temps : les Africains, en général et les Ivoiriens, en particulier, craignaient-ils voir Ouattara devenir chef de l’Etat, parce qu’ils ne le connaissaient pas dans les habits de Président (même si celui-ci l’aurait mérité, à travers les urnes) ? Sinon, fallait-il remettre sur son fauteuil Laurent Gbagbo, du fait qu’on le connaissait déjà en qualité de Président (même si sa gestion était reconnue calamiteuse) ?

En quête de la démocratie, l’Afrique est souvent placée devant ce dilemme. Entre la sécurité du « connu », à travers le passé, et la peur de l’« inconnu », à travers le futur.

Au Togo et au Gabon, à cet égard, on a cautionné la pérennité des régimes dictatoriaux d’Eyadema et de Bongo. En République démocratique du Congo, on « regrette », aujourd’hui, le dictateur Mobutu. Il y a dans cette attitude, comme un mélange de masochisme et de « syndrome de Stockholm », c’est-à-dire une sorte de « confiance entre la victime, qui est le peuple, et le ravisseur, qui est le dictateur ».

Etonnante levée de boucliers que celle suscitée en Afrique, en réaction de l’intervention de l’armée française en Côte d’Ivoire ! C’est comme si la dictature était tolérée !

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