Confusion diplomatiques autour de la Libye

Au sein de la Ligue arabe, les prises de positions algérienne et syrienne ne passent pas inaperçues. Plus encore, l’interview publiée par le journal le Monde du ministre algérien des Affaires étrangères, Mourad Medelci, laisse perplexe. Elle montre l’étendue du désengagement de la diplomatie algérienne sur la scène internationale en général et arabe en particulier. Une position inconfortable.

Mourad Medelci reconnaît qu’il n’y a pas eu de réaction «officielle et rapide» face aux révolutions des peuples tunisien et égyptien. Son argument : «La tradition algérienne est de respecter ce qui se passe dans les pays tiers, même nos voisins.» La justification de l’ingérence de Medelci ne tient pas la route. Si la diplomatie algérienne dit n’avoir pas vu venir le vent de la liberté qui a soufflé sur Tunis et au Caire, il est difficile, par contre, de la croire sur le fait d’avoir mis du temps pour prendre position.

Le régime de Bouteflika, lui aussi contesté, a joué jusqu’au bout la carte de Ben Ali et de Moubarak. En réalité, Alger n’a pas vu venir la chute des dirigeants tunisien et égyptien. D’où son extrême prudence. La position de la diplomatie algérienne trouve donc toute son explication à la lumière de sa réaction face à la révolution libyenne.

Seules l’Algérie et la Syrie figurent parmi les Etats de la Ligue arabe opposés à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne en Libye pour contrer El Gueddafi (comme il se nomme lui-même).

Ce rejet de la décision lancée par la communauté internationale pose problème, car l’objectif d’une « no fly zone » est d’empêcher le dictateur libyen d’exterminer son peuple.

Pour Mourad Medelci, ce n’est pas une guerre d’El Gueddafi contre son peuple, mais bien «une opposition armée entre une partie de la population et une autre». Cette position est pour le moins que l’on puisse dire, étonnante.

Le ministre algérien des Affaires étrangères, qui va jusqu’à confondre, arbitrairement, la situation en Libye avec celle de la Côte d’Ivoire, reprend à son compte les arguments du «leader libyen». En brandissant la menace terroriste, peu de chances de trouver des opposants. Il est, à raison, légitime de s’inquiéter sur le risque d’exploitation de la situation par les réseaux terroristes dans la région. Mais il est erroné de sous-entendre qu’il est souhaitable qu’El Gueddafi reste plutôt que de voir «réapparaître la menace terroriste de l’autre côté des frontières».

Derrière la crainte de renforcer «Al Qaïda», le régime libyen entend assurer sa propre survie. Pour autant, il est incongru pour l’Algérie de suivre ce raisonnement sous peine de se retrouver isolé dans une Afrique du Nord totalement refondée. Un risque à éviter, après la chute des régimes de Ben Ali, Moubarak et l’affaiblissement d’El Gueddafi décrié par toute la communauté internationale. Encore faut-il qu’elle adopte une position claire et définie, pour éviter les divergences actuelles de points de vue entre d’un côté les Etats-Unis, la France, la Grande Bretagne, favorables à une action, et d’autre part, l’Allemagne ou encore la Chine plutôt réticentes. Dans ces conditions, quelle est la légitimité du Conseil national de transition sans la reconnaissance de toute la communauté internationale ?

En attendant qu’ils se mettent d’accord, l’attaque sur Benghazi est attendue dans les prochaines heures, mais déjà les habitants de l’Est fuient l’assaut de Gueddafi.

Peu de chances que l’appel au cessez-le-feu de Ban Ki Moon, secrétaire général de l’Onu, soit suivi. Dans tous les cas, l’efficacité d’une zone d’exclusion aérienne reste à prouver, car elle n’a pas empêché Saddam Hussein de se maintenir au pouvoir plus de dix ans. Selon Londres, « des frappes aériennes seraient plus utiles ».

En somme, derrière la sortie de Mourad Medelci, qui pense que «le climat est peut-être favorable pour tenter une médiation» en Libye, se cache peut être le souhait de voir le maintient du régime d’El Gueddafi, et surtout l’avortement de la révolution du peuple libyen.

L’enjeu de ce vent de liberté dans le monde arabe et l’Afrique du Nord est important. Il pourrait s’arrêter de souffler aux portes de Tripoli, aux pieds des chars du «frère El Gueddafi». Après 42 ans au pouvoir, il est temps de penser à un renouvellement. Mais cela est difficile à concevoir au vu de la tournure des événements. Mouammar El Gueddafi sait exactement quelle arme utiliser. Convoqué à Tripoli, l’ambassadeur de Hongrie s’est vu signifier que si l’Union européenne continue d’encourager les manifestants, la Libye suspendrait sa coopération pour la lutte contre l’immigration illégale.

Le dictateur libyen sait influencer l’opinion, son fils révèle aujourd’hui que son pays a financé la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Accusation démentie par l’Elysée.

Au vu de ces multiples rebondissements, force est de reconnaître que l’opinion publique ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants pour le moins complexes, des réseaux d’intérêts internationaux.

Saïd Kaced, journaliste algérien

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