Germaine Tillion : une femme mémorable

Quel comité d’accueil en arrivant à la Mairie de Paris, une femme aux propos xénophobes hurle à l’agent de sécurité « ah vous ne me laissez pas entrer parce que je n’ai pas le carton, mais je suis française moi ! et je suis sûre que les étrangers, eux, vous allez les laisser entrer ! « . Cette femme n’avait pas complètement tort… nous journalistes d’origines étrangères, à sa différence, étions invitées. De quoi la rendre rouge écarlate.

Une fois à l’intérieur de la somptueuse salle des fêtes, l’ambiance est d’un niveau supérieur. Et pour cause, l’intellectuelle militante Germaine Tillion est à l’honneur à l’occasion du centenaire de la Journée Internationale des femmes. Un véritable hommage organisé par la Mairie de Paris et le musée de l’ordre de la Libération. Pour ceux qui ne connaissent pas cette femme au destin atypique, il est encore temps de la rencontrer à travers ses œuvres. Elle s’est éteinte à l’âge de 101 ans en 2008, mais ses écrits sont encore là.

Pendant toute une journée, profitant de la conférence organisée, les proches de cette femme d’exception s’expriment avec émotion et respect. Face à eux, un public nombreux et attentif composé essentiellement de personnes âgées. De dos, des rangées de cheveux blancs et courts sautent aux yeux.

D’éminents chercheurs présentent les uns après les autres, l’itinéraire et l’engagement de cette ethnologue qui n’a cessé d’étudier et d’analyser le monde tel qu’il est. Un objectif sans prétention et pourtant exceptionnel compte tenu de l’époque.

Aujourd’hui son engagement peut paraître normal mais en réalité Germaine Tillion a fait preuve de courage dans son combat contre l’esclavage, la pauvreté ou encore la peine de mort. Elle fait définitivement partie des personnes en avance sur sa génération.

Connue pour son honnêteté intellectuelle, elle consacre sa vie à la défense de la vérité et de la justice. Ceci explique sans doute pourquoi son nom fait partie de ceux qui parlent au cœur.

Impossible de comprendre Germaine Tillion sans s’attarder sur son histoire. Née à Allègre (en Haute Loire) le 30 mai 1907, elle développe un grand intérêt pour les études. Pour elle, « la connaissance est un engagement et une évasion, car lorsque vous n’avez plus rien, seule la raison humaine peut vous empêcher de sombrer ». En 1932, elle se forme en ethnologie auprès de Marcel Mauss et Louis Massignon. Dans ce cadre, elle effectue des missions à pied et à cheval dans les Aurès en Algérie, pour observer la vie d’un groupe nomade. Huit ans après et sa thèse en poche, elle travaille au Musée de l’Homme, dans un Paris occupé.

Plusieurs vies en une existence

En pleine Seconde Guerre mondiale, elle s’engage dans la Résistance. Dénoncée en 1942, Germaine Tillion est déportée au camp nazi de Ravensbrück, avec sa mère, gazée en 1945. De ce passé traumatisant, elle tire la force nécessaire pour devenir malgré elle, une personne à part.

A compter de ce jour, plus rien ne sera comme avant, pourtant elle continue de regarder l’Autre. Germaine entretient le caractère de sa mère dont elle hérite. Infatigable, elle dédie sa vie à la lutte contre toute forme d’oppression. Elle milite pour le devoir de savoir. Lucide, elle est à l’affût de tout ce qui vit.

En 1954, elle joue le rôle de médiatrice entre les autorités françaises et les indépendantistes algériens du FLN (Front de libération nationale). Elle étudie alors l’état de la situation sur place. Elle retrouve alors, plus de 10 ans après son premier terrain, la population des Aurès. Frappée par l’extrême pauvreté voire la « clochardisation » des autochtones, elle interpelle le cabinet de Jacques Soustelle, pour la création de centres sociaux d’aide à la formation et à l’instruction. C’est chose faite en 1955 après 8 mois de tractations. Sa détermination est motivée par sa conviction et son expérience personnelle du malheur.

Sa devise : travailler avec et non pour, a permis de développer des aides concrètes avec 7 agents pour 6000 personnes, un personnel composé à plus de 50 % de musulmans, ce qui le rend plus légitime.

Au final, plus de 120 centres sociaux sont construits avec un public de 200 000 personnes… c’est assez loin des 7 millions visés à l’origine. Cette initiative a surtout profité aux femmes. Mieux, cela a permis d’expérimenter la solidarité dans un climat de violence pour rappeler l’intérêt du respect de la dignité humaine.

Profitant de son aura auprès des hommes politiques, elle dénonce la torture tout en prenant soin de ne pas prendre de position claire quant au désir d’indépendance de l’Algérie. Elle ne souhaite pas de rupture entre la France et l’Algérie. Une attitude qui lui vaut certaines critiques.

En septembre 1958, quand elle demande de suspendre les exécutions en attente, le Général de Gaulle l’écoute et va jusqu’à amnistier les détenus. Mais « elle ne compare pas la torture de la Gestapo à celle pratiquée pendant la Guerre d’Algérie, au titre que la Gestapo torturait davantage pour tuer que pour obtenir des renseignements » explique l’historien Jacques Frémeaux.

Passionnée par l’être humain, elle est nommée en 1958, directrice de recherche à l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales. Parmi une quinzaine de productions, « Le Harem et les Cousins » paru en 1966 marque les esprits ou encore « il était une fois l’ethnographie » en 2000, À la recherche du vrai et du juste(2001), Fragments de vie (2009).

Malgré son âge avancé, elle continue de s’exprimer contre la torture en Irak en 2004, en prenant soin de ne jamais abandonner les marginaux, ceux qu’on n’écoute pas. La liberté de sa pensée, c’est son identité.

Plus jeune, nous confie sa nièce : Emilie Sabeau-Jouannet « Germaine Tillion rêvait d’être un chien de guerre, ceux qui apportaient les pansements et qui circulaient entre les lignes de front pendant la Guerre ».

Cette femme, citoyenne et artiste, a aussi écrit des pièces de théâtre pour rire et vivre mieux voire pour apaiser le cœur troublé.

Ce besoin de rire, nous pourrions le résumer par un pied de nez aux machistes en osant dire « Femme, c’est ta journée ».

Malika Khobeizi et Déborah Mokabatio, journaliste congolaise

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