Sud-Soudan : savoir gérer la victoire

Sans surprise, les Sud-Soudanais ont choisi de se donner une patrie à eux, lors du référendum d’autodétermination organisé du 9 au 15 janvier dernier. Ce scrutin historique est le résultat de l’accord de paix signé il y a 6 ans, le 9 janvier 2005. Depuis longtemps, n’attendaient-ils pas avec frénésie ce grand moment ?

Le score, avec un taux de participation et de suffrages exprimés de près de 90% (98,83% exactement), confirme cette évidence. Bien au-delà des critères requis par l’ONU (l’Organisation des Nations unies) pour que le vote soit valide.

Pour autant, éphémère doit être ce moment d’euphorie, car l’autre facette de la guerre, cachée, est celle de savoir gérer la victoire. Une victoire, dans le cas du Sud-Soudan, conquise de haute lutte : plus de quarante ans de conflits, ensanglantés par deux guerres civiles des plus implacables. On y compte plus de 2 millions de morts.

De quel Soudan s’agit-il ? Au départ, un « faux Soudan », dont les deux parties n’ont de commun que la logique dictée, jadis, par des intérêts coloniaux. Ryszard Kapuscinski, dans son ouvrage intitulé « Ebène – Aventures africaines », qualifie cet attelage de « collage artificiel et bureaucratique ».

A cheval entre l’Afrique du Nord et la partie sub-saharienne, le Soudan est situé au nord-est du continent. Vaste comme quatre fois et demi la France (2,5 millions de kilomètres carrés), ce pays présente deux faces différentes, tant sur le plan physique qu’humain. Le Nord, désertique, est arabo-musulman, tandis que le Sud, négro-africain, chrétien et animiste, s’étend sur les steppes et la forêt.

D’où la thèse selon laquelle le conflit soudanais rentre dans la logique de « confrontation des deux cultures : tribale traditionnelle, au Sud, arabo-musulmane, au Nord » (1). Pourtant, la réalité est autrement plus complexe. Sur fond de pulsions vindicatives, il y a aussi l’inimitié séculaire entre le Nord et le Sud, à propos de la Traite des Noirs.

Les temps de l’égo

L’image est donc celle des deux mondes opposés, voire inconciliables. Depuis 1956, date de l’indépendance accordée par les Britanniques, tout indiquait que le plâtrage entre le Nord et le Sud allait finir par lâcher. Aujourd’hui, l’heure fatidique a sonné. Quelles seront les conséquences du divorce ?

Conséquences et défis à relever s’entremêlent. Le Sud-Soudan indépendant (vaste comme la moitié du Royaume-Uni), avec 9 millions d’habitants, est à construire. L’infrastructure de base y est presque absente, l’administration embryonnaire et la famine autant mortifère que la guerre. Non encore achevé, le tracé de la frontière entre les deux territoires peut jeter, à tout moment, de l’huile sur le feu.

Face au pouvoir central, l’entente était quasi parfaite entre tous les Sudistes (plus d’une centaine de tribus). En serait-il de même, après la guerre ? L’expérience, en Afrique, montre quand arrive le temps de gouverner, l’égo se réveille et triomphe, souvent, de la vertu.

Les deux ethnies majoritaires sont les Dinkas et les Nuers. Pour l’heure, apparemment en bonne intelligence, ne finiront-ils pas par se disputer la domination du pays, la « démocratie », à l’africaine, voulant qu’il y ait un seul « chef ethnique » qui décide à la place de tous ?

Reste, sur un autre registre, le problème des populations en mouvement. Beaucoup de Nordistes islamisés, sans être arabisés, ont élu domicile au Sud, tandis que des petites communautés chrétiennes du Sud vivent au Nord. Sans oublier des foules de réfugiés qui, par vagues successives, regagnent leur pays. C’est une épine sous le pied du nouvel Etat.

Sur le plan extérieur, l’enjeu repose sur le partage de la manne pétrolière. Pour autant, l’équation n’est pas simple. Quatre-vingts pour cent des réserves soudanaises se trouvent au Sud, mais c’est le Nord qui contrôle l’oléoduc qui amène l’or noir jusqu’à Port-Soudan, sur la mer Rouge. Un véritable dilemme cornélien ! Si la solution est jugée équitable, le pétrole servira de point d’équilibre entre les deux pays.

Beaucoup de questions sans réponses ! C’est le « côté guerrier » post victoire.

Enfin, l’exemple de cette partition, après celle de l’Erythrée, en 1993, ne va-t-il pas constituer un cas de jurisprudence avéré pour l’Afrique ? Et susciter des émules de mauvais goût ?

Jean-Jules Lema Landu, journaliste congolais

(1) Pierre Péan, Carnages – Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Fayard, 2010

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