« Le prix du colonialiste de l’année est décerné à… »

Pendant que certains sont au salon de l’agriculture, d’autres préfèrent se rendre au salon de l’anticolonialisme. A l’intérieur de la Bellevilloise, célèbre salle de la rue Boyer du 20ème arrondissement de Paris, une centaine de personnes sont réunies. Un pass de 2 euros permet l’accès aux conférences-débats, aux spectacles, aux concerts et aux stands des associations.

Ce salon est le coup d’envoi de la 6ème semaine anticoloniale, qui se tient du 18 au 27 février. Un événement devenu presque un classique. Pourtant, une cérémonie bien particulière a retenu notre attention : le prix du colonialiste de l’année.

Pendant la cérémonie décalée, pas une robe de soirée, ni un smoking. A la place : de l’humour pour parler de sujets délicats. Mieux vaut en rire donc, au risque de maintenir dans les consciences, l’image du tirailleur sénégalais des boîtes de chocolat en poudre Banania. Plus qu’un Africain souriant, ce personnage a « la banane » et le slogan qui l’accompagne est sans appel « Y’a Bon ».

Justement, pour le collectif d’associations « sortir du colonialisme » y’a définitivement pas bon ! Et pour exprimer son mécontentement d’une manière originale, le mouvement a choisi pour la première fois, d’organiser une mise en scène théâtrale, pour cette élection, qui existe depuis 4 ans.

Les portraits des nominés sont projetés sur un grand écran. Deux avocats en tenue montent sur scène et se livrent à une joute verbale pour défendre leurs clients. L’un représente la partie de l’accusation (comprenez les anticolonialistes) et l’autre défend les nominés.

Jeu de rôles

Pour rappeler les phrases à l’origine de chaque polémique, l’avocat de l’accusation démarre « Brice Hortefeux… Pour lui, quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ». L’autre répond du tac o tac « Il parlait des Auvergnats ! ». Rires dans la salle.

Sans transition apparaît en gros plan sur la façade, une image du groupe sur internet appelé Riposte laïque. A l’origine de l’apéro géant « saucisson – pinard » à Paris, ce groupe s’est fait connaître sur Facebook pour son rejet de ce que ses membres appellent « l’islamisation de la société ». La défense rétorque « mais les musulmans colonisent les rues le vendredi ! ». Les huées du public rappellent qu’il ne s’agit que d’une mise en scène. La défense réagit « ils ne sont pas du genre à cirer les babouches ! ».

C’est au tour d’Hubert Falco de passer au gril. Le sénateur UMP du Var et ex-secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens combattants est tellement hué dans la salle que l’on entend à peine le détail de son œuvre. Il lui est reproché d’avoir défendu l’idée d’ériger une stèle en mémoire des militants de l’OAS (l’organisation armée secrète et clandestine qui luttait contre le FLN pour que l’Algérie reste française en 1961).

Quant arrive le portrait de Michèle Alliot-Marie, les huées deviennent assourdissantes. Visiblement peu appréciée, le public crie « MAM dégage !! ». L’avocat l’enterre « adepte de la manière forte, elle a proposé au gouvernement de Ben Ali le savoir-faire français pour régler les situations sécuritaires, en Tunisie, pays où elle a passé d’excellentes vacances ».

La défense se justifie en ponctuant de silences forcés par les huées « elle est allée en Tunisie en vacances […] comme tout le monde ! […] Et puis c’était avant […] juste une fois […] avec le jet privé d’un ami : Aziz Miled, opposant de Ben Ali ». En réalité, cet ami est copropriétaire du jet, avec Belhassen Trabelsi, le beau-frère du président Ben Ali. Pire, Aziz Miled a signé en 2010 un appel saluant les nombreuses qualités du dictateur tunisien, et l’appelant à se représenter. Comme opposant, on a vu plus farouche.

Les huées ne s’arrêtent que pour laisser place aux « ouhh ! Guerlain ça pue !! ». Pendant la projection du portrait de Jean-Paul Guerlain, l’avocat rappelle les mots qui lui sont reprochés : « Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… ». L’avocat ose « le parfum s’appelle l’argent n’a pas d’odeur » avant de reconnaître que l’intéressé avait présenté ses excuses pour ce dérapage, plus tard, dans un communiqué public.

Lorsque le tour d’Eric Zemmour arrive, le journaliste en prend pour son grade. Il est nommé au titre de « l’ensemble de son œuvre ». Sous les cris du public « Ouh ! Raciste !!!», l’avocat rappelle certaines phrases chocs « la colonisation était une bénédiction pour les peuples sous domination, cela a éradiqué l’esclavagisme» ou plus récemment « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ». A supposer qu’Eric Zemmour ait raison, ce qu’on ne saura jamais puisque les statistiques ethniques sont interdites en France, cela justifie-t-il de stigmatiser une partie de la population, sans prendre la peine d’expliquer l’importance des facteurs sociaux et autres injustices ? Le journaliste paie aujourd’hui le prix d’un « oubli » déterminant puisqu’il vient d’être condamné à 2000 euros d’amende avec sursis. Le public crie « pas assez cher !! C’est une honte ! ». L’autre avocat se défend « C’est une honte oui, mais la honte se partage sinon elle est trop lourde à porter ! ».

Dans ce tribunal un peu particulier, l’avocat de l’accusation s’agrippe à sa guitare, pour chantonner de temps à autre. Le temps d’obtenir l’enveloppe qui départage les nominés.

A cérémonie modeste, enveloppe modeste. Pas d’hôtesse en jupe, ou de maître Nadjar pour dire « les résultats sont très serrés »… Qu’importe, après un petit suspens, « le prix du colonialiste de l’année est décerné, à égalité, à Brice Hortefeux et Michèle Alliot-Marie avec 35 % des voix». Le public est partagé entre rires et résignation, comme s’il espérait ne plus jamais avoir de nominés. Une femme âgée sagement courbée sur sa chaise marmonne « hey, ce n’est pas du sexisme d’élire Michèle Alliot-Marie ? » Seul un homme l’entend et lui répond « bah la femme est l’avenir de l’homme ! ».

Forcément.

Pour le coordinateur du salon, Frédéric-Farid Sarkis, ce résultat est justifié « ce sont quand même deux ministres régaliens qui ont eu deux mêmes attitudes, l’un en interne, l’autre en externe». L’an dernier, Eric Besson, étant le vainqueur, a envoyé son cabinet pour récupérer son prix car « cela fait partie du jeu démocratique » aurait-t-il répondu. Au final, le coordinateur est plutôt satisfait du salon « je suis content parce que c’est la première fois qu’on procède à un jeu de rôle théâtral et ça a permis d’aborder ce sujet avec humour et gravité à la fois. Alors qu’avant, un jury associatif débattait, sérieusement pour savoir à qui on décernerait le prix ».

En attendant la réaction des deux lauréats, une manifestation est organisée samedi 26 février à 15h place de la république à Paris.

Plus d’informations : http://www.sortirducolonialisme.fr

Malika KHOBEIZI

Descriptif sur les 3156 votes émis sur internet :

Michèle Alliot-Marie : 1093 voix

Brice Hortefeux : 1092 voix

Eric Zemmour : 511 voix

Riposte laïque : 502 voix

Hubert Falco : 289 voix

Jean-Paul Guerlain : 270 voix.

NB : Ne pas confondre cette cérémonie organisée par le mouvement « sortir du colonialisme » et les « Y’a bon Awards » qui existent depuis 3 ans grâce à l’association Les Indivisibles.

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