Le fantasme du pouvoir absolu

Mouammar Kadhafi a réaffirmé dans un discours hallucinant, son appartenance à cette catégorie de conducators (du nom du dictateur roumain Ceausescu) qui ont raison contre tout le peuple…

Même si «un révolutionnaire ne démissionne jamais», Fidel Castro, miné par la maladie, s’est résolu à quitter le pouvoir à Cuba. Vladimir Poutine a cédé le pouvoir, en tant que Président, à un «dauphin» soigneusement choisi parmi les courtisans du Kremlin. Au Pakistan, haut lieu du fondamentalisme religieux, Pervez Musharraf, sous la pression de la rue, est réduit à l’exil.

La junte thaïlandaise, malgré une bonne devanture touristique qui protégeait ses excès jusqu’ici, a dû accepter le retour au premier plan de l’opposition politique.

Plus près de nous, Ben Ali puis Moubarak, à quelques jours d’intervalle, perdent leur trône.

Petit à petit, le pouvoir absolu perd de son influence et de son autorité sous toutes les latitudes. Chez nous, les nostalgiques du parti unique font fi de tous ses «mauvais» exemples et paraissent avoir gagné le droit de pérenniser un régime miné par la corruption. Un amendement perfide de Constitution – plus de limitation du mandat présidentiel -, permet, jusqu’ici, à Bouteflika de prétendre, lui aussi, au «titre» de «président à vie». En toute constitutionnalité…

Partout ailleurs, on a compris qu’il est utile d’«adoucir» un pouvoir présidentiel, aux prérogatives puissantes, en mettant résolument en face des députés indépendants capables d’approuver ou de s’opposer quand ils pensent que les décisions du premier magistrat du pays sont injustes.

Le Président de la République ne peut pas décider de tous les sujets dans un pays, dussent-ils être de prime importance. Décider de tout en matière d’allocations-chômage, en matière d’éducation nationale, marginalisant les ministres et ridiculisant ses opposants.

Pouvoir et pétrole

Utiliser la manne pétrolière pour réprimer l’expression de la parole libre, alors que les Algériens souffrent des maux de la crise multidimensionnelle, devrait mener le pouvoir algérien droit dans le mur.

Ce n’est pas un mode de fonctionnement réaliste pour une Algérie aspirant à une réelle ouverture démocratique. Sans contre-pouvoirs effectifs – un Parlement aux ordres, des syndicats caporalisés, une presse censurée en vertu de l’alibi sécuritaire – le pays sombre, si l’on ne prend garde, dans le despotisme.

Et l’actualité nous démontre, chaque jour, qu’il n’y a pas de place pour le pouvoir absolu… En démocratie, le pouvoir est le reflet fidèle de l’équilibre des forces qui forment le consensus.

Le pouvoir perturbe les meilleurs esprits. Seuls quelques êtres d’exception ont totalement résisté à la tentation de l’abus de pouvoir. Pour les autres, ils ont succombé sciemment, en spéculant sur les facilités que leur donne la «raison d’Etat», alibi irréfutable inventé par Machiavel, ou ils ont chuté malgré eux, victimes de l’ivresse du pouvoir, des flatteurs qui les entourent et des clients qui les pressent.

A partir du moment où nous vivons le tout-Etat, nous sommes menacés par le tout-corruption. Et le jeu de la démocratie n’y peut rien, bien au contraire il a tendance à amplifier le phénomène.

Dans la plupart des démocraties contemporaines, le droit de propriété est malmené : l’Etat confisque l’argent gagné, il s’attaque aux patrimoines, détruit les fortunes et les héritages, il réduit gravement la liberté d’entreprendre, d’échanger et de contracter. Pourquoi se conduit-il ainsi ?

Parce qu’il doit satisfaire ses clientèles, ceux qui font pression sur les élus pour obtenir privilèges et subventions au détriment des autres, ceux qui utilisent avec une particulière efficacité leur force d’influence d’essence tribale ou financière.

Mais, à ce jeu, il n’y a plus aucun respect pour le travail, le mérite et les projets de ceux qui veulent créer, en acceptant les disciplines du marché.

Progressivement, une nouvelle «morale» se développe dans la société : le succès et la promotion passent par la politique, qui devient ainsi l’art de s’approprier le bien des autres. Les conquêtes démocratiques d’Octobre, réduites à l’état de reliques, appartiennent au «trésor national».

Le véhicule de ce changement de mœurs, c’est évidemment l’argent public, qui représente aujourd’hui une ponction de plus de la moitié du total de la valeur créée dans la nation. Véhicule de l’égalitarisme, véhicule de la promotion, l’argent public est la potion magique. Aujourd’hui tout le monde en a sa louche, certains même sont tombés dans la marmite.

Les Algériens vont-ils enfin comprendre le message ? Le pouvoir absolu corrompt absolument, donc il faut limiter la corruption en limitant le pouvoir. Et puis, n’y a-t-il pas quelque indécence à provoquer tant de raffut électoraliste alors que des morts jonchent encore la terre d’Algérie ?

Si l’Algérie a trop d’argent, jusqu’à attirer sur elle la condescendante cupidité des grands argentiers du monde, pourquoi ne l’utilise-t-elle pas pour relancer une industrie promise au démantèlement, ni dans une politique de santé qui réconcilierait les Algériens avec leurs hôpitaux, ni dans un système éducatif qui mette un terme aux expérimentations hasardeuses… Serions-nous incompétents à gérer les milliards de la rente pétrolière ?

A force de renoncements aux engagements électoraux, à leurs conséquences inéluctables sur le corps social, le pouls de l’Algérie s’emballe. Cet or noir serait-il une malédiction ?

Un régime autoritaire est plus sujet à pressions, plus vulnérable par l’effet de ses luttes de clans acharnées. Finira-t-on par comprendre cela, un jour, en nos contrées ?

Elevons une fervente prière pour que nous soyons, à notre tour, atteint par la fièvre qui s’empare de la rue arabe !

Said KACED, journaliste algérien

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