Côte d’Ivoire : la guerre civile?

Pendant mon séjour à Addis-Abeba en janvier dernier pour couvrir le sommet de l’Union Africaine, l’Organisation panafricaine a décidé d’envoyer un panel de cinq chefs d’Etats en Côte d’Ivoire, mon pays, pour s’enquérir de la situation sur place.

Chacun des chefs d’Etat représente une des régions géographiques du continent. Le Président tanzanien pour l’Afrique de l’est, celui d’Afrique du Sud pour l’Afrique australe, le Président du Tchad pour l’Afrique centrale, celui du Burkina Faso pour l’Afrique occidentale et celui de Mauritanie pour l’Afrique du Nord. Une question : à quoi pouvait bien servir une telle mission ?

Plus d’un mois après l’élection présidentielle qui a désigné Alassane Ouattara comme celui que les Ivoiriens souhaitent voir à la tête de leur pays. Laurent Gbagbo, le Président sortant s’accroche au pouvoir en dépit du bon sens. La Commission Electorale Indépendante chargée de donner les résultats de l’élection a désigné Ouattara comme étant le vainqueur, mais le président du Conseil constitutionnel a annulé les bulletins de vote de sept départements, soit plus de 600 000 voix, en raison d’éventuelles irrégularités, d’où les résultats donnés en faveur de Laurent Gbagbo.

Tous les observateurs présents sur le terrain, y compris les préfets nommés par Laurent Gbagbo ont signalé des incidents sur tout l’ensemble du territoire, mais ont conclu qu’ils étaient insignifiants et ne pouvaient influer sur le résultat d’ensemble du scrutin. Il s’agit des régions septentrionales et centrales du pays qui avaient massivement voté pour Alassane Ouattara, alors écartées du siège présidentiel.

Or la loi électorale dit clairement qu’en cas d’irrégularités pouvant modifier le résultat global, le Conseil constitutionnel devait annuler tout simplement toute l’élection, qui devrait reprendre quarante cinq jours plus tard. Le Représentant Spécial du Secrétaire général de l’ONU, désigné comme certificateur du processus électoral par les leaders politiques ivoiriens, a reconnu Ouattara vainqueur.

La Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest, CEDEAO, l’Union Africaine elle-même, l’Union Européenne, et l’ONU ont tous reconnu la victoire d’Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo a fait ouvrir le feu sur les partisans de Ouattara qui réclament son départ. Au moment où l’Union Africaine a pris sa décision, on avoisine déjà les trois cents morts et plus de 31000 personnes ayant fui dans les pays voisins. Quel est donc l’objectif du panel ?

Lors d’une conférence de presse, Jean Ping, le président de la Commission de l’UA a expliqué qu’il n’était pas question de revenir sur le fait que Ouattara soit reconnu comme le vainqueur de l’élection. Il s’agit de tout faire pour éviter d’utiliser la force en Côte d’Ivoire, car cela pourrait déboucher sur une guerre civile. S’agit-il donc de convaincre Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir ? Les couloirs de l’Union Africaine bruissent cependant de plusieurs rumeurs. L’un des chefs d’Etat : Jacob Zuma représentant d’Afrique du Sud réclame un recomptage des voix, tandis que d’autres demandent l’organisation d’un nouveau scrutin.

Le panel de chefs d’Etat s’est donc rendu en Côte d’Ivoire le 21 février, après avoir été précédé par des experts. Deux jours auparavant, les partisans d’Alassane Ouattara ont tenté d’organiser des manifestations dans la ville d’Abidjan. De violents affrontements les ont opposés aux forces de défense et de sécurité, les FDS. Bilan : des dizaines de morts, dont plusieurs parmi les soldats, dans la commune d’Abobo, ville pro Ouattara sous couvre-feu depuis plus de deux mois. L’état-major de l’armée a parlé d’un traquenard visant les soldats. Un mystérieux « commando invisible » revendique le piège. Qui se cache derrière ce « commando invisible » ? Certains parlent d’éléments des Forces Nouvelles, à savoir les ex-rebelles du Premier ministre Guillaume Soro, qui se seraient infiltrés dans le commune d’Abobo, tandis que d’autres parlent d’éléments des FDS qui auraient changé de camp.

 

Le panel de chefs d’Etats africains s’est donc rendu à Abidjan, pendant que la ville était le théâtre de ces violents affrontements. Mais seuls quatre chefs d’Etats ont fait le déplacement. Les partisans de Laurent Gbagbo que l’on appelle les « jeunes patriotes » ont envahi la piste de l’aéroport pour empêcher l’avion du burkinabé Blaise Compaoré d’y atterrir. Ce dernier, que Laurent Gbagbo et les siens accusent de rouler pour Alassane Ouattara, a donc renoncé au voyage. Les quatre chefs d’Etat qui ont fait le déplacement ont séjourné deux jours à Abidjan, et sont repartis sans dire un mot. Leur décision est attendue pour la fin de ce mois. Mais pendant leur séjour, le vice-ministre des Affaires étrangères d’Afrique du Sud a laissé entendre que les chefs d’Etat allaient soit demander un partage du pouvoir entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, soit de nouvelles élections dans les zones contestées, ce que les partisans de Ouattara refusent avec force.

Depuis les violences continuent en Côte d’Ivoire. Après Abidjan, où les affrontements gagnent plusieurs autres communes, c’est l’ouest du pays qui est à son tour secoué par ce qui ressemble désormais à une guerre civile. Les Forces nouvelles de Guillaume Soro auraient pris le contrôle de la petite ville de Zouan-Hounien, frontalière du Liberia où plus de 40 000 personnes sont allées chercher refuge.

 

Pendant ce temps, toutes les banques ont fermé, les entreprises mettent la clé sous le paillasson, et les hôpitaux n’ont plus le moindre médicament, pendant que les ordures s’entassent partout dans la ville.

 

Dans une récente interview accordée à un quotidien ivoirien, l’artiste chanteur Alpha Blondy déclare que la guerre civile était inévitable en Côte d’Ivoire, tant que Laurent Gbagbo, qu’il a soutenu durant l’élection, ne reconnaîtra pas sa défaite. Or rien n’indique que celui qui proclame que son pouvoir lui a été confié par Dieu lui-même soit prêt à renoncer au fauteuil présidentiel. Ses partisans qui se sont rendus coupables de plusieurs crimes et exactions ont le dos au mur. Ils savent qu’ils risquent de se retrouver devant un tribunal international si jamais Laurent Gbagbo n’est plus au pouvoir. Ils continuent donc leur politique de la terre brûlée en semant la haine autour d’eux. Les partisans d’Alassane Ouattara rejoints par les ex-rebelles de Guillaume Soro brûlent d’impatience. Ces ex-rebelles n’ont jamais désarmé et l’on dit qu’ils sont soutenus par Blaise Compaoré.

Si le panel de chefs d’Etat ne prend pas une décision courageuse dans les jours à venir, la Côte d’Ivoire échappera difficilement au scénario catastrophe de la guerre civile.

Venance Konan, journaliste ivoirien

Publicités

Commentaires fermés sur Côte d’Ivoire : la guerre civile?

Classé dans International

Les commentaires sont fermés.